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Ce que tu valorises devient tranquillement ta culture

30 août
6 min de lecture

Comme direction, nos gestes parlent parfois plus fort que nos beaux discours.


Il y a quelques jours, quelqu’un de mon équipe me racontait tout ce qu’elle avait fait pour préparer la rentrée. Elle avait travaillé tard, donné beaucoup de temps et mis énormément d’énergie pour que tout soit prêt. Mon premier réflexe? La remercier. Lui dire à quel point j’appréciais son engagement. Et soyons claires : je l’apprécie vraiment.


Mais ça m’a fait réfléchir.


Parce qu’il y a parfois une toute petite ligne entre reconnaître l’engagement de quelqu’un et, sans le vouloir, envoyer le message que c’est ce genre d’engagement qu’on valorise.


Et avant d’aller plus loin, je dois te faire un aveu : ce texte, je l’ai réfléchi d’abord et avant tout pour moi. Parce que depuis quelque temps, je réalise que je n’ai plus le goût d’une vie de fou. J’ai le goût d’une vie normale. J’ai envie d’aimer profondément mon travail, d’y être engagée, de donner beaucoup quand c’est nécessaire, mais aussi de rentrer chez moi et d’avoir encore de l’énergie pour le reste de ma vie. Faut croire que je deviens sage.


Et ça m’amène forcément à réfléchir à la direction que je veux être et, surtout, à la culture que je contribue à créer autour de moi.


Comme direction, on parle beaucoup de la culture d’école qu’on souhaite créer. On veut une équipe bienveillante, engagée, collaborative. On veut que les gens prennent soin les uns des autres. On leur parle d’équilibre, on leur dit de décrocher, de demander de l’aide, de ne pas tout porter seuls. Mais je pense qu’on oublie parfois que la culture d’une école ne se construit pas seulement dans notre projet éducatif, dans nos réunions ou dans les beaux messages qu’on envoie à notre équipe. Elle se construit aussi dans les petites choses qu’on applaudit.

Et parfois, ça vaut la peine de se demander : qu’est-ce que je suis en train de normaliser sans même m’en rendre compte?


1. Fais attention à ce que tu valorises dans ton équipe

On les connaît, ces personnes-là. Celles qui disent toujours oui. Celles qui restent plus tard. Celles qui lèvent la main quand on cherche quelqu’un pour un comité, un projet, une activité, une rencontre supplémentaire ou pour sauver le monde avant vendredi.

Et comme direction, avouons-le, elles nous facilitent drôlement la vie.


Alors on les remercie. On leur dit : « Une chance que je t’ai! » On souligne leur implication. On parle de leur engagement. Et encore une fois, il n’y a absolument rien de mal à reconnaître tout ce qu’une personne apporte à notre école. Au contraire. Mais il faut peut-être faire attention au message qui se construit autour.


Parce que la personne qui quitte à l’heure tous les jours peut être tout aussi engagée. Celle qui nous dit non à un nouveau comité parce qu’elle connaît ses limites peut être une employée extraordinaire. Celle qui ne répond pas à notre courriel avant le lendemain matin n’est pas moins professionnelle. Et celle qui n’a pas décoré sa classe comme une page Pinterest n’est certainement pas moins compétente.


À force de célébrer certaines choses, on finit parfois par créer, sans le vouloir, une définition silencieuse de ce qu’est une « bonne employée » dans notre école.


Et ça me ramène beaucoup à moi aussi.


Qu’est-ce que je souligne? Qui est-ce que je remercie publiquement? Qu’est-ce qui m’impressionne? Est-ce que je valorise seulement les personnes qui en font toujours un peu plus… ou est-ce que je suis aussi capable de reconnaître celle qui fait très bien son travail, qui collabore, qui prend soin des élèves et qui, à la fin de sa journée, ferme son ordinateur et rentre chez elle?


Parce qu’au fond, nos compliments aussi créent de la culture.


2. Normalise l’imperfection et la demande d’aide à l’école

Je veux que les gens de mon équipe puissent entrer dans mon bureau et me dire : « Éliane, je ne sais plus quoi faire. »


Pas après trois mois. Pas quand la situation est rendue tellement grosse qu’on ne sait même plus par quel bout la prendre.


Avant.


Je veux qu’une enseignante puisse me dire qu’elle trouve ça difficile avec un élève. Je veux qu’une TES puisse me dire qu’une intervention ne fonctionne pas. Je veux qu’une professionnelle puisse me dire qu’elle a besoin qu’on réfléchisse ensemble. Et je veux surtout qu’elles puissent le faire sans avoir l’impression que je vais remettre leurs compétences en question.


Parce que demander de l’aide n’est pas un signe d’incompétence. Au contraire, je pense qu’il faut une bonne dose de confiance pour être capable de dire : « Je ne sais pas. Peux-tu regarder ça avec moi? »


Mais encore faut-il qu’on ait créé un climat de travail où les gens se sentent suffisamment en sécurité pour le dire.


C’est la même chose lorsque j’entre dans une classe. Je ne veux pas que mon arrivée provoque soudainement une démonstration pédagogique digne d’une visite de la ministre de l’éducation. Je veux voir la vraie vie. Des élèves qui travaillent, mais aussi des élèves qui parlent. Une enseignante qui essaie quelque chose et qui réalise que ça ne fonctionne pas. Un moment de transition un peu brouillon. Une pause nécessaire. Une activité qui devait être extraordinaire et qui, finalement… plante royalement.


Parce que c’est ça aussi, une école.


Et si les gens sentent qu’ils doivent toujours me montrer la version parfaite de leur travail, je passe à côté d’une partie importante de mon rôle. Comment veux-tu que je puisse soutenir quelqu’un qui pense qu’il doit me prouver qu’il n’a jamais besoin de soutien?


Je préfère mille fois une équipe capable de dire « ça ne fonctionne pas » qu’une équipe qui essaie de me convaincre que tout va toujours bien.


3. Comme direction, montre que prendre soin de soi fait partie du travail

Celui-là me fait un peu rire parce que je pense que nous sommes plusieurs directions à être excellentes pour dire aux autres de prendre soin d’eux.

« Va-t’en chez vous! »

« Ça va être encore là demain! »

« Prends ton heure de dîner! »

« Décroche un peu! »

Et pendant ce temps-là, on mange notre sandwich devant notre ordinateur en répondant à un courriel pendant qu’on regarde notre téléphone qui sonne et qu’on se demande si on pourrait profiter des quatre minutes avant notre prochaine rencontre pour régler un autre dossier.


Disons que le message manque parfois un peu de cohérence.

Parce que notre équipe ne regarde pas seulement ce qu’on dit.

Elle regarde aussi ce qu’on fait.

Et c’est probablement ici que ma réflexion me rattrape le plus.


Parce que je peux bien dire à mon équipe de rentrer à la maison, de décrocher et de prendre soin d’elle… si, de mon côté, je fais exactement le contraire, le message que j’envoie est drôlement contradictoire.


Je ne veux plus mesurer mon engagement au nombre d’heures que je travaille. Je ne veux plus que répondre à des courriels le soir soit une preuve que je suis une bonne direction. Je ne veux surtout pas raconter fièrement que je n’ai pas eu le temps de dîner comme si je venais de gagner une médaille olympique de la gestion scolaire.


Bien sûr qu’il y aura encore des journées complètement folles. Il y aura des périodes où je vais travailler davantage. Il y aura des urgences, des imprévus et probablement encore quelques lunchs mangés beaucoup trop rapidement devant mon ordinateur. Je travaille dans une école, pas dans un spa.


Mais je ne veux plus que l’exception devienne ma façon normale de travailler.

J’ai le goût d’une vie normale.


Une vie dans laquelle je peux être une direction profondément engagée et ambitieuse pour son école, sans que mon travail prenne toute la place. Une vie dans laquelle il me reste quelque chose quand je rentre à la maison. Une vie dans laquelle je peux être bonne dans ce que je fais sans être disponible en tout temps.


Et surtout, si c’est cette vie-là que je souhaite pour moi, je veux aussi contribuer à créer un environnement où les gens de mon équipe sentent qu’ils ont le droit de vouloir la même chose.


Parce que je ne peux pas souhaiter un meilleur équilibre pour moi tout en valorisant, même inconsciemment, l’inverse chez les autres.


La culture d’une école se construit dans les petits gestes

On ne décide pas seules de la culture d’une école. Heureusement. Elle appartient à tout le monde et se construit chaque jour dans des centaines de petites interactions.

Mais comme direction d’école, nous avons quand même une influence importante sur elle.

Par ce qu’on souligne.

Par ce qu’on laisse passer.

Par les questions qu’on pose.

Par les comportements qu’on récompense.

Et surtout, par ce qu’on modèle nous-mêmes.

Alors, en ce début d’année, j’ai envie de garder une petite question pas très loin de moi :

Qu’est-ce que je suis en train de normaliser dans mon école?

Pas seulement pour mon équipe.

Pour moi aussi.


Parce qu’au bout du compte, la culture que nous souhaitons créer ne se trouve peut-être pas seulement dans ce qu’on dit vouloir. Elle se trouve aussi dans ce qu’on applaudit, dans ce qu’on accepte et dans ce qu’on choisit nous-mêmes d’incarner.


Et ce que tu valorises aujourd’hui risque fort de devenir, tranquillement, ce que ton équipe croira devoir être demain.


Moi, j’ai décidé que je voulais valoriser des humains engagés, compétents, imparfaits… qui ont aussi une vie en dehors de l’école.


Et peut-être que je vais essayer de m’inclure là-dedans. 😉


Faut croire que je deviens sage. 🤍


-Mme Éliane xx

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