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Hier, tu étais leur collègue. Aujourd’hui, tu es leur direction.

17 août
5 min de lecture

Devenir direction dans sa propre école : apprendre à changer de posture sans changer qui l’on est.


Je me souviens encore de cette drôle de sensation. Avant le congé des fêtes, j’étais une enseignante comme les autres. J’entrais dans le local du personnel, je jasais avec mes collègues, je donnais mon opinion sur certaines décisions et je vivais exactement les mêmes réalités qu’eux. Puis, après les fêtes, j’ai changé de bureau. Pourtant, je n’avais pas changé de personnalité. J’étais toujours la même Éliane. Les mêmes valeurs. Le même humour. Les mêmes forces… et les mêmes défauts.


Pourtant, quelque chose avait changé.

Ce n’était pas moi.

C’était le regard que les autres posaient sur moi. J’ai même eu droit à un « t’es maintenant du côté obscur de la force ».


Et je pense que c’est probablement la partie la plus difficile lorsqu’on devient direction dans sa propre école. On croit que le défi sera d’apprendre un nouveau métier, de comprendre les budgets, de gérer les parents ou de survivre à toutes les nouvelles responsabilités. Oui, tout ça fait partie de la game et ça sera un méchant défi. Mais il y a un changement beaucoup plus subtil qui s’installe tranquillement et auquel personne ne nous prépare vraiment : le changement de posture.


Au début, je me suis souvent demandé si je devais devenir quelqu’un d’autre. Est-ce qu’une direction doit être plus sérieuse? Plus distante? Moins drôle? Est-ce que je pouvais encore rire avec les enseignants? Est-ce que j’avais le droit d’aller dîner avec eux? Est-ce qu’une direction doit toujours avoir réponse à tout? J’avais l’impression qu’il existait un manuel secret que tout le monde avait lu… sauf moi.


Avec le recul, je réalise que la plus grande erreur que j’aurais pu faire aurait été d’essayer de jouer un personnage. Les gens sentent rapidement lorsqu’on essaie d’être quelqu’un qu’on n’est pas et quand ils te connaissent le message serait encore pire. Et honnêtement, je ne pense pas qu’une équipe cherche une direction parfaite. Je pense qu’elle cherche une direction authentique, cohérente et capable d’assumer son rôle.


Par contre, il faut accepter une réalité : certaines relations vont changer. Pas parce que tu le veux. Pas parce que tes collègues vont arrêter de t’aimer. Simplement parce que ton rôle n’est plus le même. Tu vas maintenant avoir accès à des informations confidentielles. Tu vas participer à des discussions auxquelles tu n’avais jamais accès auparavant. Tu vas comprendre le pourquoi de certaines décisions que tu remettais peut-être en question comme enseignante. Et parfois, tu vas devoir défendre une décision avec laquelle, quelques mois plus tôt, tu aurais probablement été en désaccord.


Je me souviens aussi d’avoir eu peur que les gens pensent que j’avais changé. Et je suis certaine que certains l’ont pensé. Pendant longtemps, ça m’a dérangée. Puis un jour, j’ai réalisé qu’ils avaient probablement raison… mais pas pour les raisons qu’ils imaginaient.

Oui, j’avais changé.


Pas parce que je me pensais meilleure.

Pas parce que j’étais devenue plus froide.


J’avais changé parce que mes responsabilités avaient changé. Et lorsque nos responsabilités changent, notre posture doit évoluer elle aussi.


C’est là que j’ai compris quelque chose qui m’accompagne. Quand tu deviens direction dans ta propre école, le défi n’est pas de devenir une autre personne. Le défi, c’est d’apprendre à occuper une nouvelle place auprès de personnes qui te connaissaient déjà autrement.


Parce qu’une posture, ce n’est pas une façade. Ce n’est pas une voix plus grave. Ce n’est pas une façon différente de marcher dans les corridors. Et ce n’est surtout pas faire semblant d’être certaine de tout simplement parce qu’hier, tu étais leur collègue et qu’aujourd’hui, ton nom est écrit sur la porte du bureau de direction. Une posture, c’est la façon dont tu choisis d’habiter ton nouveau rôle… tout en restant profondément toi-même.


Pour moi, une posture de direction, c’est être capable de prendre une décision difficile pour quelqu’un avec qui tu prenais peut-être ton café quelques mois plus tôt, tout en restant profondément humaine. C’est être capable de dire non avec respect à une personne à qui tu disais probablement oui beaucoup plus facilement avant. C’est reconnaître lorsqu’on s’est trompée. C’est accepter qu’une ancienne collègue puisse être déçue — ou même fâchée — contre nous sans remettre toute notre valeur en question (un défi qui m’habite encore). Et surtout, c’est continuer d’agir en fonction de nos valeurs, même lorsque ça vient bousculer une relation qui existait avant notre changement de rôle.


Et je pense que c’est justement là qu’on peut tomber dans un piège quand on devient direction dans sa propre école : vouloir prouver qu’on mérite maintenant cette nouvelle place. On travaille plus. On répond plus vite. On veut régler tous les problèmes. On veut montrer qu’on est capable. Peut-être même qu’on veut inconsciemment convaincre nos anciens collègues qu’ils peuvent nous faire confiance dans ce nouveau rôle. Comme si chaque journée était un examen qu’on devait réussir.


Pourtant, avec le temps, j’ai compris que je n’avais pas besoin de les impressionner. J’avais besoin de leur permettre de me découvrir autrement. Et ça, ça ne se fait pas en annonçant : « Maintenant, je suis votre direction. » Ça se fait tranquillement, dans nos gestes, dans nos décisions et dans notre façon d’être avec les gens.


Cette confiance ne se bâtit pas en une semaine. Elle se construit une conversation à la fois, une décision à la fois, une erreur reconnue à la fois, une présence à la fois. Et tranquillement, sans vraiment savoir à quel moment ça s’est produit, les gens qui te connaissaient comme collègue commencent à te reconnaître aussi comme leur direction.


Si je pouvais te donner un seul conseil, ce serait celui-ci : ne passe pas ta première année à essayer de devenir la direction que tu crois que tes anciens collègues attendent de toi. Reste profondément toi-même. Garde ton humour. Garde ton écoute. Garde cette façon que tu as de créer des liens avec les gens. Ce sont probablement ces qualités-là qui t’ont amenée jusqu’ici.


Tu n’as pas besoin de mettre de côté l’ancienne collègue pour faire de la place à la direction. Tu dois simplement apprendre à mettre toutes ces qualités au service d’une nouvelle posture.


Et ça… ça prend du temps.


Je dirais même que ça prend facilement deux ans avant de sentir qu’on ne joue plus au rôle de direction, mais qu’on est réellement devenue direction.


Alors, si tu trouves ça étrange les premières semaines, si tu entres dans le local du personnel et que, pour la première fois, tu te demandes où t’asseoir, si une conversation s’arrête soudainement quand tu arrives et que ça te fait un petit quelque chose, ou si tu te demandes parfois si tu es encore « une des leurs »… donne-toi du temps.


Parce qu’au fond, eux aussi doivent s’adapter.

Hier, tu étais leur collègue.

Aujourd’hui, tu es leur direction.

Mais tu n’es pas en train de perdre la personne que tu étais.

Tu es simplement en train d’apprendre à l’habiter autrement.


Un jour à la fois!

-Mme Éliane

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