Responsabilité partagée
- Éliane Bouchard
- 9 févr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 7 jours
Porter le singe de l’autre… ou apprendre à le lui redonner
Quand le singe saute sur ton épaule
Ici, on parle souvent de porter le singe de l’autre. Le singe, c’est cette insatisfaction, ce problème, ce malaise qu’une personne traîne avec elle et qu’elle finit par déposer dans ton bureau. Elle arrive avec son singe sur l’épaule, parfois fatiguée, parfois fâchée, parfois découragée. La discussion commence, tu écoutes, tu comprends, tu analyses… et sans que ce soit toujours conscient, le singe change d’épaule. Il n’est plus sur la sienne. Il est maintenant sur la tienne.
Comme plusieurs directions, surtout quand on commence, tu prends le singe. Tu le prends parce que tu veux aider, parce que tu veux apaiser la situation, parce que tu veux que ça se règle. Tu le prends parfois presque en le remerciant, convaincue que c’est aussi ça, être une bonne gestionnaire : être disponible, être efficace, être celle qui trouve des solutions. Et comme tu es compétente, humaine et engagée, tu règles le problème. Le singe est rassuré, calmé, nourri… mais il est désormais installé confortablement sur tes épaules.
De la bonne intention au zoo bien rempli
Avec le temps, un phénomène s’installe tranquillement. Les gens comprennent que tu es excellente en gestion de singes. Ils savent que s’ils viennent te voir, ils repartiront plus légers. Alors ils reviennent. Avec leur singe. Puis un autre. Puis encore un autre. Et pendant que toi tu portes, tu ajustes, tu compenses et tu rassures, eux deviennent peu à peu moins autonomes. Sans mauvaise intention. Simplement parce qu’ils ont appris que quelqu’un d’autre pouvait s’en occuper à leur place.
Et arrive ce moment — souvent avec un brin d’humour mêlé de fatigue — où tu réalises que tu ne portes plus un singe ou deux, mais un véritable zoo. Quand tu en es rendue à te demander s’il ne faudrait pas carrément te faire une petite plantation de bananes dans ton bureau pour réussir à nourrir tous les singes que tu gères au quotidien… c’est probablement un signal important. Parce que derrière la blague, il y a une réalité bien concrète : ton énergie commence sérieusement à s’épuiser.
Les singes qu’on ne peut pas lancer
Quand tu es direction, il faut aussi le nommer, il y a tes propres singes. Ceux-là, tu ne peux pas les lancer à personne. Ce sont les dossiers lourds, les décisions inconfortables, les responsabilités qui te reviennent entièrement. C’est toi la reine de la jungle. Ces singes-là, tu apprends à les gérer, à les prioriser, à vivre avec certains d’entre eux. Mais quand tu ajoutes à cela tous les singes des autres, sans distinction, la charge devient rapidement difficile à soutenir.
Quand accepter trop de singes nuit à ta crédibilité
Il y a aussi un autre effet pervers, beaucoup plus silencieux, quand on accepte trop de singes. Chaque fois que tu prends le singe de quelqu’un, tu crées une attente. Une attente implicite, mais bien réelle : celle que le problème sera réglé. La personne repart soulagée, convaincue que la situation est maintenant entre bonnes mains.
Mais quand les singes s’accumulent, tu ne peux pas tous les gérer avec la même attention. Certains demandent plus de temps. D’autres reviennent sans cesse. Alors, malgré toute ta bonne volonté, tu commences à en mettre de côté. Pas parce que tu t’en fiches. Pas parce que tu n’es pas rigoureuse. Simplement parce que la capacité humaine a ses limites. Certains singes finissent par s’enfuir. D’autres restent trop longtemps en attente. Des suivis tardent. Des dossiers s’empilent.
Toi, pendant ce temps-là, tu travailles des heures de fous. Tu cours. Tu réfléchis. Tu portes. Tu jongles. Mais à l’extérieur, la perception commence parfois à se transformer. Les gens se disent que tu oublies. Que tu n’es pas efficace. Que tu n’es pas fiable. Et pourtant, la réalité est tout autre. Ce n’est pas un manque de compétence. C’est un excès de charge. En acceptant trop de singes, tu finis par fragiliser quelque chose de précieux : ta crédibilité.
Redonner le singe : un geste de leadership
C’est souvent à ce moment-là qu’une prise de conscience s’impose. Redonner le singe, ce n’est pas se désengager. Ce n’est pas être moins humaine. C’est apprendre à travailler avec la personne pour qu’elle reparte avec ce qui lui appartient. Tu écoutes. Tu valides. Tu accompagnes. Tu aides à réfléchir. Tu questionnes. Mais tu résistes à la tentation de tout prendre sur tes épaules.
C’est là que le leadership prend toute sa profondeur. Aider quelqu’un à repartir avec plus de clarté, des pistes et un sentiment de compétence, c’est faire grandir l’autre. C’est développer l’autonomie. Et c’est aussi te dégager du temps et de l’espace mental. Avec le temps, les gens apprennent à essayer par eux-mêmes. À réfléchir. À poser des actions. Et quand, après plusieurs tentatives, ils viennent te voir, la démarche est alors plus juste. Tu peux aider, soutenir, éclairer… sans t’approprier ce qui ne t’appartient pas.
Conclusion — Garder sa part, laisser la part de l’autre
Je vais être honnête : c’est un aspect que je travaille encore très fort moi-même. Ce texte, je l’ai d’abord écrit pour moi, comme un rappel, un mantra que je dois me répéter souvent. En éducation, on porte fréquemment ce désir profond de vouloir sauver le monde, de vouloir que tout le monde aille bien — parfois à notre propre détriment. Mais apprendre à ne pas tout porter, ce n’est pas devenir une direction plus froide ou moins engagée.
C’est devenir une direction plus lucide.
Une direction qui choisit ce qu’elle porte.
Une direction qui comprend que protéger son énergie, son équilibre et sa crédibilité, ce n’est pas un luxe — c’est une nécessité.
Mme Éliane
Être une leader humaine, ce n’est pas tout porter.
C’est savoir ce qui nous appartient… et ce qui ne nous appartient pas.




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